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Illustration : MissPixels

Je roule à bord de mon brancard dans les longs couloirs de l’immense hôpital de notre ville, un gentil pompier à mes côtés (et la sage femme qui ne dit mot). Il me raconte qu’il est drôlement content : sa garde se termine. Et terminer une garde comme ça, c’est super chouette. Un accouchement pour un pompier c’est à peu prêt le seul événement heureux auquel ils peuvent assister, le reste n’est qu’accidents, incendies, noyades et catastrophes en tous genres. Je lui réponds que ça doit quand même leur arriver souvent ce genre de bonnes surprises. Eh bien non, pas du tout. En général quand ils interviennent auprès d’une femme en travail, ils ont le temps d’arriver à l’hôpital et ne voient pas le bébé. Ou alors l’accouchement se fait dans le véhicule des pompiers (rarement) et ils sont confrontés à la douleur, à l’inquiétude… mais arriver sur les lieux et trouver un bébé fraichement arrivé entouré de parents sereins et réjouis, ça n’arrive presque jamais. Le gentil pompier, c’était la première fois qu’il voyait ça de toute sa carrière. Ah bon ? Vous êtes pompier depuis combien de temps ? Quatorze ans me dit-il…

Fin de la parenthèse agréable. Papoter avec le gentil pompier c’est terminé : on arrive en salle d’accouchement (Euh… mais… y’a pas une p’tite erreur là ? J’ai déjà accouché moi !), le pompier doit partir et on doit rester avec la méchante sage-femme.
Allez, hop ! Allongée, les pieds dans les étriers !
Plus vite que l’éclair, la sage-femme commence à appuyer sur mon ventre sans prévenir, sans rien dire.
J’hurle : « Attendez ! »
Elle s’arrête, surprise et demande d’un ton peu agréable : « Qu’est ce qu’il y a ??!! »
Alors Rodolphe (je l’en remercie du fond du cœur) commence à expliquer : « Elle a un très mauvais souvenir de son premier accouchement : la sage-femme avait appuyé très fort… patati patata… elle avait beaucoup souffert… patati patata… »
Je me dis alors que c’est le moment où jamais. Le deuxième "moment ou jamais de l’histoire" si vous avez bien suivi. Le premier a été : mettre au monde mon bébé avant qu’on vienne nous embêter. Et maintenant : expulser ce placenta avant qu’on ne me fasse souffrir inutilement. Ça tombe bien, une contraction arrive. Je pousse de toutes mes forces pendant que la sage-femme est occupée avec Rodolphe.
La sage-femme : « Oui, et bien moi il faut bien que je vois où on en est alors… »
SPLOUTCH !
Alors rien du tout, le voilà ton placenta ! (J’espère secrètement qu’elle en a plein sa blouse mais je n’ai même pas le courage de regarder)
La sage-femme vérifie le placenta en silence… c’est long… gentiment je demande « Tout est là ? C’est bon ?» elle me répond d’un ton excédé « Attendez, je n’ai pas fini ! »
Oui, le placenta est entier, ouf.

Elle entreprend de me recoudre. Morte de trouille je suis. Premier accouchement : j’avais drôlement souffert quand on m’avait recousu. Je tremble, je pleure, j’ai peur, je pleurniche, je n’en peux plus, je ne veux pas, j’ai peur, dès qu’elle approche je lui crie d’arrêter alors qu’elle n’a même pas commencé, j’ai peur… elle s’en fiche. Je l’entends encore me dire « Bon, qu’est-ce que vous voulez ??!! Que je vous laisse là sans vous recoudre ??!! » Moi : « Oui ! » Rodolphe répond à ma place (Merci…) « Vous ne pouvez pas lui laisser 5 minutes ? » Elle se résout à attendre un peu. Rodolphe me rassure, me réconforte, me dit que plus vite ça sera fait, plus vite on se retrouverait tranquille tous les trois. Alors je la laisse faire. De temps en temps je lui demande d’arrêter un petit moment, juste histoire de souffler un peu. Je sens que ça l’énerve, que je l’agasse. Aucune compassion. Aucune.
Puis, enfin, c’est fini. Je n’ai pas eu si mal que ça, mais qu’est ce que j’ai eu peur !

On ne reverra plus cette sage-femme. Fin de sa garde sans doute. Rentrée chez elle sans doute. Ce qu’elle espérait depuis le début sans doute. Elle ne nous a même pas dit qu’elle partait, ne nous a même pas dit au revoir.

Une nouvelle sage-femme prend la relève. Elle dit bonjour, se présente, a le sourire et semble bienveillante. Ça fait du bien, vraiment. Elle pose des questions, comme ça, l’air de rien…  elle a certainement été mise au parfum par la sage-femme précédente. J’ai l’impression que ça tourne à l’enquête sociale. « Où est l’ainé ? » Non, non, on ne l’a pas abandonné chez nous, il est avec sa grand-mère « Il parait que vous ne vouliez pas venir à l’hôpital ? » Oui, non, pas vraiment… je venais d’accoucher et je n’avais pas vraiment envie d’être trimballée ailleurs… « Avez-vous allaité le premier ? » Oui  « Combien de temps ? » 18 mois « A quelle heure ont eu lieu les premières contractions ? «  J’ai l’impression d’avoir déjà répondu plusieurs fois à cette question…« Je suppose que vous aviez décidé de venir à l’hôpital le plus tard possible. » La question ne s’est même pas posée, on n’a eu le temps de rien faire que le bébé était déjà là. Bref, apparemment, tout le monde dans cet hôpital est persuadé que nous sommes des emmerdeurs-allumés-pro maternage qui avaient décidés d’accoucher tous seuls comme des grands chez eux et qui ont flippé au dernier moment et appelé les pompiers. Quand bien même… cela nous priverait-il d’un peu de respect et d’humanité ?
La sage-femme m’explique qu’au début, pendant les tétées, je risque d’avoir des contractions assez douloureuses et qu’elle me conseille de prendre tout de suite quelque chose et de ne pas hésiter à demander si j’ai encore mal. « Mais vous n’êtes pas le genre à demander des médicaments contre la douleur vous » Ah bon… j’ai trouvé cette remarque plus que désagréable. Je suis le genre à quoi alors ? A emmerder tout le monde en accouchant chez moi sans le faire exprès ? Ça y est, on est fichés.

Je demande une énième fois de récupérer mon bébé.
« Elle doit rester sous la lampe chauffante, elle doit vraiment se réchauffer » (La faute à qui ?)
Moi : « Je voudrais la prendre contre moi »
« Bon, si vous y tenez vraiment, on peut approcher la lampe chauffante au-dessus de vous mais je vous préviens, vous allez avoir chaud ! » Bon sang ! Je m’en fiche d’avoir chaud ! Je veux mon bébé ! C’est dingue quand même…
Moi sur la table d’accouchement, bébé sur moi, lampe sur nous, Rodolphe à côté. La lampe bipe toutes les 5 minutes, personne ne vient éteindre le bip, Rodolphe est obligé d’aller demander à chaque fois. La lampe déconne… c’est bruyant, c’est désagréable… mais bébé est bien là contre moi. Première tétée. Elle se débrouille comme une chef. Elle s'endort. Environ un quart d’heure plus tard une auxiliaire passera pour dire qu’ON (elle et moi) peut la mettre au sein. Pfff… on ne l’a pas attendue. Alors elle veut l’habiller. Je négocie pour qu’on la laisse nue contre moi. Ça ne plait pas. Ce n’est pas prévu comme ça. « Il y a des règles liées à la collectivité, il faut les respecter et puis pourquoi vous ne voulez pas qu’on l’habille ?» « Elle est bien contre sa maman, elle dort, on ne veut pas la réveiller, et puis elle va avoir froid » « Vous ne voulez lui imposer aucune contrainte à votre fille ? Ce n’est pas possible ! » Bon sang… elle n’a même pas un jour ! Elle vient d’être expulsée de sa maman en quatrième vitesse, est sortie dans la rue à peine couverte dans les bras d'une inconnue, a traversé la ville en camion de pompier, laissez lui un peu de répit ! Elle aura bien le temps plus tard de se confronter aux contraintes de la vie en société ! Je n’en reviens pas, ça me donne envie d’hurler. Mais je reste calme (diplomatie…)  on nous laisse quelques minutes de répit avant de revenir à la charge. Il FAUT l’habiller. On demande à ce que ce soit Rodolphe qui le fasse. Bon, ok, ça c’est envisageable. Bébé était bien, au chaud et en sécurité contre sa maman. On la prend pour l’habiller. Elle pleure elle a de nouveau froid. Ridicule.

On peut enfin sortir de la salle d’accouchement et se rendre dans "notre" chambre. Bébé habillée est dans les bras de Rodolphe. Elle est bien. Rodolphe s’apprête à sortir de la salle d’accouchement. Mais non. Y’a pas le droit. « Vous DEVEZ la mettre dans le berceau à roulettes pour la transporter » Rodolphe « Hein !!! Pourquoi ??!! » « Au cas où vous glisseriez, elle pourrait tomber. Vous savez, ça nous arrive souvent de glisser dans les couloirs et là on se dit qu’heureusement qu’on n’avait pas de bébé dans les bras » Hum... ok. Moi je suis sur un fauteuil roulant. On propose que je la prenne. « Non » On en a marre de se battre. On la pose dans la caisse à légumes (euh, le berceau en plastique transparent) Rodolphe a le droit de la pousser lui-même. Youpi !

Arrivée dans la chambre… à suivre dans l'épisode 5 (assez de souvenirs désagréables pour ce soir)