Nous voilà donc tous les 10 dans notre toute petite chambre (qui était un dressing au temps où mon grand oncle et ma grand tante vivaient là) : Charlie et mamie crevette sont repartis un peu plus loin sinon, on aurait même été 12 !

La sage-femme du SMUR, sèchement, sans même un sourire, une félicitation, une parole agréable, que sais-je ? : "C'est une fille ou un garçon ?".
Trop occupés à l’admirer, on n’avait même pas pensé à vérifier, mais oui, c’est une fille, comme prévu. Elle poursuit son interrogatoire par une flopée de questions du style « A quelle heure avez-vous eu les premières contractions ? » « A quelle heure avez-vous appelé les pompiers ? » etc.  j’essaye de répondre, je suis un peu ailleurs.  Sans prévenir, sans rien demander, en un éclair, elle clampe le cordon et saisi ses grands ciseaux.
Moi, affolée : « Attendez ! ».
La sage-femme, sèchement : « Quoi ? »
Moi : « On peut attendre que le cordon arrête de battre pour le couper ?» (Pourquoi attendre ? L’explication est ici)
Elle, me prenant de très haut (plus haut que le Mont-Blanc) : « Bah, il ne bat plus là ! » (Certes, après coup je réalise qu’une fois clampé, le pauvre cordon, ne risquait plus de battre beaucoup)
Moi : « Le papa peut au moins le couper lui-même alors ? »
Elle, l’air atterré : « Ça oui »
Elle tend à regret ses grands ciseaux à Rodolphe… qui coupe le cordon (mais de toutes façons la solennité et la magie du moment n’y sont plus du tout)

La sage-femme m’examine.
Rodolphe, en souriant : « Tu vois, toi qui voulait accoucher à la maison… »
Moi, en rigolant : « Oui, mais enfin, je n’imaginais pas vraiment ça comme ça ! »

La sage-femme, d’un ton mécanique : « On va faire la délivrance à l’hôpital »
Moi, naïvement : « On est obligés d’y aller ? » (Bébé est là, tout le monde va bien… on est bien chez nous… je n’ai pas envie de bouger… je veux rester là, elle dans mes bras, eux (Rodolphe et Charlie) tout prêt de nous…)
Elle, hautaine et exaspérée, ton toujours aussi sec : « Oui, on est obligés »
Pas l’énergie de me battre, je capitule… Rodolphe aussi je crois : il acquiesce « On est obligés… » (Puis il s’éclipse, les pompiers veulent lui parler, j’apprendrais plus tard que c’était pour des histoires de paperasse…)

Les pompiers expliquent à la sage-femme qu’ils ne peuvent pas descendre le brancard par les escaliers : trop étroit. Ils proposent de me faire passer par le balcon (on est au deuxième). Moi je trouve ça trop chouette : je veux descendre par le balcon comme dans les films ! Je trouve que c’est la suite logique : j’accouche en 2 secondes 30 toute seule chez moi puis on m’évacue par la fenêtre… à l’Holliwoodienne ! Ca me redonne un peu le sourire… pas très longtemps car la sage-femme fait encore une fois sa rabat-joie et dit aux pompiers qu’ils n’ont qu’à me transporter assise, ça sera plus simple… gloups, ouïe ! Pas drôle ça.

Bébé et moi sommes couvertes par une grande serviette de toilette attrapée vite fait par Rodolphe avant l’arrivée des pompiers et cie. La sage-femme me prend mon bébé, l’enveloppe dans la serviette de toilette et ne me le rend pas. (J’ai envie de lui arracher les yeux à la petite cuillère) Je reste allongée sur le lit, vêtue uniquement de mon t-shirt complètement trempé.
Moi : « Je peux avoir mon bébé ?»
Elle, toujours aussi agréable : « Non, il faut qu’on vous passe sur le fauteuil d’abord »
Les pompiers sortent leur matériel, la sage-femme tient mon bébé et moi, mon dieu, je suis congelée, je tremble et je claque des dents le plus fort possible pour que quelqu’un m’entende… en vain.
Moi : « J’ai froid »
Personne ne me répond. (Ils sont 7 tout de même)
Moi : « J’ai froid »
Un pompier veut me donner une couverture de survie (ils sont gentils ces pompiers) mais la sage-femme s’oppose : « On lui en mettra une quand elle sera sur le fauteuil »
Alors j’ai le droit de rester frigorifiée encore quelques instants. Changement de t-shirt. La sage-femme me demande de passer dans le fauteuil, j’en suis incapable, les pompiers me voyant galérer me passent dans le fauteuil sans rien dire (ils sont gentils ces pompiers) Ils me couvrent, enfin…

Moi : « Je peux avoir mon bébé ? »
Les pompiers me sanglent sur le fauteuil (je comprends alors que ce n’est pas encore maintenant que je vais récupérer mon bébé : je n’ai pas de bras).

Descente des escaliers sans encombre.

Nous voilà dans la rue. Rodolphe demande à monter dans le véhicule des pompiers avec moi. La sage-femme ne veut pas, les pompiers eux, veulent le faire monter à l’avant, Rodolphe demande à monter à l’arrière, avec nous, ils acceptent (Ils sont gentils ces pompiers)
Moi, à la sage-femme : « Je peux avoir mon bébé ? » (Je reste polie, calme, posée… parce que je ne veux pas me la mettre à dos, je veux que ça se passe le moins mal possible… sinon j’aurais hurlé : « RENDEZ MOI MON BEBE ESPECE DE GROSSE GROGNASSE EN BLOUSE BLANCHE !!! »)
Pourtant, je sens qu’elle me trouve quand même rudement casse-pied. Il me semble me souvenir qu’elle émet encore une objection alors j’insiste et, enfin, elle me tend mon bébé, toujours enveloppée dans la serviette de toilette. Quand j’y repense, elle a dû avoir bien froid elle aussi : le 20 juin 2010, vers chez nous, à 6h du matin, il ne faisait pas plus de 10°C. Pas bien chaud pour une ballade dans la rue quand on a ¼ d’heure de vie. Elle aurait été tellement mieux bien au chaud contre ma peau.

Sur le trajet qui mène à l’hôpital les contractions reviennent, l’envie de pousser aussi. Chouette, je suis contente : après la naissance de Charlie, la sage-femme avait été tellement pressée que ça n’avait même pas eu le temps d’arriver : 10 minutes après la naissance et avant même la première tétée (qui souvent relance les contractions) elle avait appuyé sur mon ventre (euh, labouré serait plus juste) durant de longues minutes pour faire sortir le placenta, j’avais eu tellement mal… bref. Au moins, cette fois, ça n’arrivera pas. Il sortira tout seul. J’accompagne les poussées. La sage-femme me demande de ne pas pousser : elle VEUT faire la délivrance à l’hôpital… J’acquiesce mais pousse quand même (enfin, de toutes façons, ça pousse tout seul)

Le véhicule des pompiers roule tout doucement mais à chaque micro secousse j’ai mal.
Moi, rigolant : « Je n’avais jamais remarqué qu’il y avait autant de trous et de bosses dans cette ville ! » La sage-femme ne relève pas. Un pompier plaisante avec moi : « Attendez, on n’est pas encore arrivés au passage à niveau, c’est vraiment là le pire » (Ils sont gentils ces pompiers)

Quelques minutes plus tard : arrivée à l’hôpital. Ni pire ni mieux… (A suivre dans l'épisode 4)